Les machines, amies de l’emploi

L’automatisation est un thème récurrent du débat économique. Les robots, les machines, sont réputés destructeurs d’emplois et donc néfastes. Il y a des éléments de réponse macroéconomiques. Nous présentons ici une approche monographique basée sur l’analyse des cas identifiables dans notre base de données.

Nous avons recherché, dans plus de 66 000 informations liées à l’investissement et l’emploi depuis 2009, contenues dans la base Trendeo, toutes les opérations dont la description contenait les termes « nouvelle machine ». Cette requête porte donc sur l’ensemble des informations de notre base de données sur l’emploi et l’investissement en France, collectées depuis janvier 2009 à travers l’ensemble des publications en ligne. Pour chaque investissement ou événement affectant l’emploi, positivement ou négativement, nous décrivons l’opération de façon synthétique.

Dans cet ensemble de données, nous avons donc identifié 298 opérations dans lesquelles ce descriptif textuel comprenait l’expression « nouvelle machine » ou « nouvelles machines ».

Nous aurions pu accroître notre échantillon pour inclure des termes comme robot, « outil de production », « nouveau matériel » ou autres, avec le risque d’inclure des éléments connexes à l’achat de machines. Notre échantillon est donc partiel et pourrait être étendu au terme d’une analyse plus détaillée mais il est a priori très pertinent.

Les informations mentionnant l’achat de nouvelles machines ont donc été analysées une par une, et les résultats de cette analyse font ressortir les points suivants :

1. Sur les 298 cas d’acquisition de nouvelles machines, 289 cas (97%) sont assortis de créations d’emplois, pour un total de 4 497 emplois créés. 9 opérations (3%) sont liées, ou concomitantes, à la perte de 438 emplois. Il y a donc, en première approche, plus de dix emplois créés pour 1 supprimé, lors d’opérations impliquant l’achat de nouvelles machines. Les exemples d’embauches liées à l’acquisition de machines sont donc nettement plus nombreux que ceux incluant des licenciements ;

Contenu en emplois de 298 projets d’investissement en machine recensés par Trendeo. Données 2009-2019

Contenu en emplois de 298 projets d’investissement en machine recensés par Trendeo.
Données 2009-2019

2. Pour les 137 cas où le montant d’acquisition de ces machines est connu, il est en moyenne de 2,5 M€, avec une répartition croissante par taille d’entreprise – depuis une moyenne de 400 K€ pour une microentreprise à près de 7 M€ pour une grande entreprise ;

3. Dans une vingtaine de cas, des précisions sont données sur des aides publiées, 16 cas mentionnent des financements régionaux, 1 cas le FEDER, 1 cas « la préfecture » et 5 cas la communauté de communes ou d’agglomération ;

4. Dans près d’un cas sur deux (145 cas), l’acquisition de nouvelles machines est liée à une problématique immobilière qui en conditionne la réalisation. En moyenne, la surface nécessaire à l’installation des nouvelles machines est de 3 300 m² – et elle varie par taille d’entreprise, de 600 à 4 700 m² ;

5. Pour les 42 opérations pour lesquelles la répartition du programme d’investissement entre dépenses immobilières et achat de machines est connue, la partie immobilière représente 51% des dépenses et la partie machines 49% ;

6. En moyenne, un million d’euros investis dans l’achat de machines sont accompagnés de 4,4 créations d’emplois. Ce nombre varie selon la taille des entreprises et il semble que plus les entreprises sont petites et plus les emplois créés par des acquisitions de machines sont importants, allant jusqu’à 12 emplois créés par million d’euros investis, dans les microentreprises ;

Analyse des 137 cas d’investissements en machines pour lesquels le montant investi et les emplois créés étaient connus. Données Trendeo 2009-2019.

Analyse des 137 cas d’investissements en machines pour lesquels le montant investi et les emplois créés étaient connus.
Données Trendeo 2009-2019.

7. Lorsque cela était possible, nous avons essayé d’analyser les motifs invoqués pour l’achat de machines (plusieurs motifs étaient possibles pour chaque opération). Le premier motif (32% des cas) est l’accroissement des capacités de production pour répondre à une demande en hausse ou à la croissance de l’entreprise. On pourrait penser que le besoin d’accroître les capacités de production est toujours présent, même quand il n’est pas exprimé. Il y a au moins un cas où l’entreprise explicite clairement le fait qu’il ne s’agit pas de produire plus, mais d’accroître la qualité de la production (dans un secteur alimentaire). Une trentaine d’autres motifs apparaissent comme la préservation de l’environnement, avec des machines moins polluantes, le souhait de proposer des séries personnalisées… On trouve la volonté d’expansion à l’international en troisième position parmi les motifs invoqués, montrant que l’impact des machines sur la compétitivité est fort et direct. Bien placée également, la volonté d’offrir de nouveaux produits ou de nouvelles options de production (pièces de plus grande taille, mieux travaillées…)

8. Même lorsque l’acquisition de machines est assortie de pertes d’emplois, les emplois perdus ne sont presque jamais directement liés à l’achat. Un certain nombre d’achats de machines accompagnés de licenciements sont effectués dans le cadre d’un plan de réduction des effectifs (21 cas de reprise), avec un plan de redressement qui passe par l’achat de machines – dans plusieurs cas l’embauche spécifique de salariés pour les machines nouvellement acquises vient réduire les pertes d’emplois totales. L’impression donnée est donc plutôt que c’est l’absence d’acquisition de machines qui entraîne des pertes directes d’emplois. Dans une annonce récente décrivant la liquidation d’une entreprise, on lit ainsi : « Par manque de trésorerie, la société n’a pu investir dans de nouvelles machines et malgré son carnet de commande rempli, elle vient d’être placée en redressement judiciaire par le Tribunal de Commerce. » Autre exemple, dans le cadre de la reprise d’une société du secteur de la métallurgie par des salariés, ceux-ci se sont cotisés pour investir dans des machines nouvelles ;

9. Le cas de la Poste est spécifique : c’est le seul où l’achat de machines (dans le cadre de la modernisation de centres de tris) est présenté comme devant conduire à des baisses d’emplois (impossibles à chiffrer au vu des données publiées, pas assez détaillées). La Poste est cependant sur un marché dont les volumes sont en si forte baisse que l’automatisation doit permettre à l’entreprise de résister face aux concurrents privés, plus modernisés. Un cas similaire mentionne des investissements réguliers en machines qui permettent de ne pas remplacer les départs en retraite. L’article précise cependant que le maintien en France de l’ensemble du site est menacé, et n’est obtenu que par ces investissements qui permettent de demeurer compétitifs ;

10. Il est généralement admis que le progrès technique conduit à une augmentation de la productivité dans l’industrie et, pour cette raison, à des pertes d’emplois industriels, le secteur industriel rétrécissant avec le temps, victime de son efficacité. Il faut ajouter à cette conclusion très partagée deux bémols. Le premier est que le refus du progrès technique ne conduit pas à échapper à cette loi d’airain, mais à voir s’effondrer le secteur industriel encore plus rapidement. Le deuxième est que le périmètre de l’industrie n’est pas figé, et que de nouvelles activités viennent périodiquement en limiter l’érosion. Le secteur du véhicule électrique est un bon exemple, et les annonces récentes de projets industriels dans le secteur des batteries montrent que, pour la France notamment, c’est un moyen de rattraper une part du terrain perdu.