Quatre questions à David Cousquer, créateur de Trendeo

//Quatre questions à David Cousquer, créateur de Trendeo

Pierre GRAPIN a interviewé David Cousquer, créateur de Trendeo, pour la note d’analyse macroéconomique Asset Fi / BIPE de juin 2018. L’entretien est reproduit ci-dessous avec l’aimable autorisation du BIPE.

david cousquer trendeo entretien bipe 2018

 

 

Confirmation de la reprise de l’emploi industriel, léger rattrapage de l’emploi dans les régions du Nord et de l’Est, concentration géographique des startups, pertes d’emploi dans la banque : le bilan de l’emploi 2017 est contrasté. AssetFi MS a souhaité aller plus loin avec le créateur de l’observatoire Trendeo.

Comment qualifieriez-vous la reprise de l’emploi industriel ?

David Cousquer : La remontée de l’industrie s’observe depuis 3-4 années à travers deux indicateurs: d’une part, la différence entre le nombre d’emplois industriels créés et supprimés qui est passée en positif en milieu d’année 2017 et qui commençait même à approcher du positif fin 2016 ; d’autre part, à partir de l’indicateur construit sur les ouvertures et les fermetures d’usine.

L’évolution positive de ces deux indicateurs nous a permis d’annoncer un peu en avance, par rapport aux données officielles, que l’emploi industriel redémarrait et que l’industrie recommence à créer de l’emploi en net.

Globalement, on a une bonne corrélation en tendance entre nos données collectées dans la presse et l’évolution de l’emploi marchand tel que mesuré par l’Insee. En volume, je pense que l’observatoire Trendeo doit avoir 40% de ce qui se passe au niveau global : il faut donc multiplier nos résultats par 2,5 pour être sur les bons ordres de grandeur. C’est la raison pour laquelle je préfère commenter les tendances plutôt que les niveaux d’emploi. Ce qui est intéressant, c’est qu’il reste de la marge de progression. Si le solde des créations d’usines est passé en positif depuis 2016, on reste toujours en dessous du niveau des nouvelles usines de l’année 2009. L’amélioration vient donc uniquement de la baisse du nombre des fermetures d’usines.

Le mouvement de restructuration de l’industrie se poursuit, mais l’amélioration de l’emploi industriel est très nette : elle est tirée par la reprise de l’automobile via les réembauches sur les grands sites existants de constructeurs principalement français. Au total, l’industrie a créé 20 000 emplois nets en 2017. Ce qui en fait le deuxième secteur créateur d’emplois derrière les services, sachant que le principal secteur créateur d’emplois dans les services est de très loin celui du logiciel, suivi du commerce de détail.

On commence à identifier en France, des usines qui répondent aux critères de l’industrie du futur. Cette notation qualitative retient six critères : deux correspondent à l’approche allemande de l’industrie 4.0 (flexibilité de la production et utilisation des technologies numériques) ; un critère est un critère d’efficacité énergétique et enfin trois critères correspondent aux efforts sociaux, territoriaux et environnementaux de l’usine.

À partir de cette grille, on observe en France des usines qui utilisent des techniques de type « usines du futur ». Un bon exemple est celui de la SALM, Société alsacienne de meubles, propriétaire des cuisines Schmidt : cette entreprise fait des efforts de flexibilité de l’outil industriel pour que les délais de livraison soient raccourcis, avec moins de stock et une personnalisation du produit. Ce type d’entreprise qui met aussi l’accent sur la robotisation continuera à produire en France et permettra de sauvegarder et de développer les emplois induits de la R&D, du commerce et de la logistique. À l’inverse, les entreprises qui ne font pas cet effort de modernisation conservent, à court terme, quelques emplois supplémentaires mais risquent, à moyen terme, de mettre en danger la survie de l’intégralité de l’entreprise.

Quels sont les faits marquants au niveau territorial ?

David Cousquer : Le palmarès des régions change un peu avec la remontée de l’emploi industriel. La remontée de l’emploi industriel, et en particulier de l’emploi dans l’industrie automobile, bénéficie en effet aux régions qui ont le plus souffert pendant la période précédente et qui sont les régions du Nord et du grand quart Nord Est.

Traditionnellement, les régions qui allaient le mieux étaient celles, comme les Pays de la Loire et l’Occitanie, liées aux industries nouvelles comme l’aéronautique, qui avaient la chance de ne pas avoir trop d’industrie automobile et qui avaient une combinaison de secteurs qui les rendaient dynamiques. Ces régions restent dynamiques, c’est l’avantage de la reprise, mais on observe une croissance un peu plus forte de l’emploi dans les régions en rattrapage comme le Nord-Pas-de-Calais, la Lorraine et l’Alsace. Le rattrapage est lié à des réembauches sur des sites existants ainsi qu’à des investissements nouveaux. Comme le dit Denis Ferrand : « l’industrie a tellement souffert, que quand ça repart, on bute sur des problèmes d’offre ». On le voit dans notre observatoire avec beaucoup d’entreprises déclarant des difficultés de recrutement depuis 6 mois.

Les métropoles en profitent-elles ? Nous avons couplé nos données avec celles des aires urbaines de l’Insee. Les grands pôles urbains ont effectivement un peu plus bénéficié de la reprise de l’emploi : ils concentraient 74,3% des créations d’emplois sur la période 2009-1er semestre 2013 contre 76,5% sur la période récente.

Mais ce qui est surtout important, c’est qu’il y a des spécialisations très fortes selon les aires urbaines. Ainsi, les centres d’appel sont sur-représentés dans les grandes aires urbaines, où les emplois industriels sont sous-représentés, alors que ces derniers sont plus largement présents dans les autres aires et notamment dans un ensemble de villes moyennes : ce qui me fait penser que l’accélération actuelle de l’activité industrielle va continuer de profiter aux villes moyennes.

Il n’y a donc pas un avantage systématique au profit des métropoles et l’analyse doit être plus fine, et métropole par métropole. En fait, il y a une complémentarité entre l’emploi de commandement et un type d’emploi urbain et s’adressant à des jeunes comme le secteur du logiciel. Les petites villes et les villes moyennes sont un lieu d’accueil idéal pour l’industrie. Les villes championnes en part de l’emploi industriel dans les créations d’emplois sont des villes comme Vitré ou Châtellerault, les industriels y trouvent un foncier moins cher, de la main d’oeuvre disponible avec un niveau de vie plus élevé que dans les zones métropolitaines. Par ailleurs, la concentration géographique est un peu plus forte dans les emplois de service, contrairement à l’industrie qui irrigue mieux le territoire.

Les startups continuent-elles de se développer et cela se voit-il dans les créations d’emplois ?

David Cousquer : Le premier enseignement de nos données, c’est que les créations d’emplois dans les startups se maintiennent. Ce n’est clairement pas un effet de mode. Pour la troisième année les startups ont créé plus de 10 000 emplois nets. Certes, c’est deux fois moins que l’industrie, mais cela reste significatif. En tant que secteur, les startups seraient le troisième secteur derrière le logiciel et le commerce de détail. Nous sommes loin des chiffres des rapports sur la numérisation de l’économie qui annonçaient, il y a 6 ans, un peu vite que 25% des créations d’emplois relèveraient de la nouvelle économie. Mais le phénomène startup n’est pas marginal et s’inscrit dans la durée. On le voit également dans le suivi des levées de fonds : en 2017, elles sont stables à 1 milliard d’euros, avec plus de 500 opérations au bénéfice des startups.

Peut-on appliquer le ratio de 40% à l’emploi dans les startups ? Deux phénomènes jouent en sens inverse mais finalement semblent se compenser. D’une part, il est plus facile de repérer certaines créations car tout le monde s’y intéresse. D’autre part, il y a beaucoup de startups dont on n’entend pas parler et qui sont dans des incubateurs ou avec des personnes travaillant, certes en équipe, mais à leur domicile comme auto-entrepreneurs.

Le deuxième enseignement, c’est l’extrême concentration géographique des startups : 65% des levées de fonds se réalisent en Île-de-France et la proportion est à peu près la même pour l’emploi. Si l’on fait la comparaison avec les levées de fonds aux États-Unis, la Californie n’est pas loin d’avoir le même poids que l’Île-de-France (55%). Entre la France et les États-Unis, l’écart se joue sur trois régions : la première région française est surpondérée par rapport à la Californie et les deux régions françaises qui suivent, Rhône-Alpes et Occitanie, ont une part plus faible que l’état de New-York et le Michigan.

Côté services, certains secteurs comme la banque connaissent des pertes d’emplois assez importantes. Assiste-t-on à une nouvelle tendance qui pourrait s’accentuer à l’avenir ?

David Cousquer : Deux secteurs du tertiaire perdent des emplois : d’abord, une fonction transversale qui n’est pas vraiment un secteur et qui concerne les emplois d’état-major et les activités de siège : les entreprises continuent à se restructurer et à se réorganiser ; ensuite, le secteur de la banque a en effet supprimé des emplois en 2017, plus qu’en 2016. La diminution de l’emploi bancaire était anticipée et s’est accompagnée d’un traitement social approprié avec des départs à la retraite et des non-remplacements. Cela touche en priorité les réseaux d’agences.

Dans la banque, le processus est moins visible qu’auparavant dans l’industrie où, dans les années 2010, des grandes usines de 500/600 salariés disparaissaient d’un coup. Quand une agence bancaire au cœur d’une métropole ferme, il est plus facile d’absorber le choc. Au total, on a enregistré en 2017 un peu plus de 8 000 destructions nettes d’emplois, dont la grande majorité est imputable à la BNP, devant la Société Générale et le Crédit Agricole. Les grands réseaux bancaires continuent donc à se restructurer.

À l’inverse, on note une petite reprise de l’emploi dans le commerce. L’évolution est différenciée selon les types de commerce : moins de nouveaux points de vente et plus d’extensions. Les extensions de sites commerciaux déjà existants représentent près d’un tiers des créations d’emplois contre 8% en 2009. Ce mouvement est associé à une baisse des emplois dans les grands centres urbains et à une augmentation dans les couronnes des grandes villes. La désertification du commerce dans les centres villes et la multiplication des grandes surfaces dans les zones périphériques se poursuivent. Globalement, 13 000 emplois nets ont été créés en 2017 dans les points de vente, niveau cependant nettement plus faible que dans la période 2009-2012. Ce mouvement va-t-il se poursuivre dans l’avenir ? Pour que l’on assiste à des pertes d’emplois au niveau de l’ensemble du commerce, il faudrait une crise massive dans les grandes surfaces alors même qu’il y a actuellement une multiplication des points de vente dans les zones urbaines.

Interview réalisée par Pierre Grapin

Le 27 Mars 2018

2018-07-07T19:06:18+00:007 juillet 2018|Conjoncture|